Interview avec Mme Salamatou Traoré, Présidente de l’ONG Dimol (Qui signifie dignité en langue fulfuldé) sur la Fistule.
Balkissa Hamidou : Qu’est-ce que la fistule obstétricale ?
Mme Traoré : La fistule obstétricale est une affection handicapante, qui intervient, lors d’un accouchement difficile. Un accouchement sans assistance, loin des formations sanitaires. Une affection, qui se manifeste, par une incontinence des urines. La femme est stressée, quand elle contracte cette maladie. Elle a une atteinte psychologique. Elle est rejetée par le mari et par la communauté. Dans la plupart des cas, la femme perd l’enfant, au cours de cet accouchement difficile.
BH : On sait que les mariages précoces sont une des causes des fistules obstétricales. Est-ce qu’une femme qui a déjà accouché peut en être aussi victime ?
Mme Traoré : La fistule intervient prioritairement chez les jeunes filles précocement mariées, douze (12) à treize (13) ans jusqu’à quinze (15) ans, lors du premier accouchement. Le deuxième type de fistule intervient au niveau des femmes, qui ont eu des accouchements multiples et rapprochés et qui pensent, que l’accouchement comme d’habitude va se dérouler normalement. Malheureusement, du fait qu’elles n’aillent pas en consultations prénatales et du fait qu’elles ne sont pas assistées au cours de l’accouchement, elles peuvent contractées la fistule obstétricale. Nous avons aussi une autre affection qui est liée aux accouchements rapprochés, c’est le prolapsus, c’est-à-dire les incontinences urinaires. Les victimes sont généralement des femmes ménopausées ou celles qui ont eu des traumatismes antécédents.
BH : Quelle est l’ampleur de la fistule au Niger ?
Mme Traoré : Lorsqu’on avait démarré en 1999, le Centre (NDLR : Le Centre d’accueil des femmes fistuleuses de l’ONG Dimol) était le seul à part l’hôpital National, qui prenait en charge les cas des malades de la fistule. On travaillait déjà, avec la Maternité Issaka Gazobi de Niamey. Nous avons, neuf (9) lits, pour plus de vingt femmes. J’avais fait une proposition à mon patron à l’époque, quand j’avais été promue Directrice de la Maternité Lamordé, d’amener ces femmes, pour qu’elles restent là-bas, à cause des intempéries. Elles sont sous des hangars avec des bébés, sans entretien convenable, puisque, personne ne s’occupait d’elles. Il a accepté. Les médecins vont, là-bas pour les consultations. Ainsi, la Maternité Lamordé a été utilisée, pendant cinq (5) ans, pour la prise en charge des cas de la fistule. Les opérations se faisaient au niveau de la Maternité Centrale (actuelle Maternité Issaka Gazobi de Niamey) et au niveau de l’Hôpital National. Il y avait des médecins, qui opéraient chaque semaine, un à deux cas et cela marchait très bien. Ensuite, quand j’ai été nommée Directrice de la Maternité Centrale en 1988, ces femmes ont été redéployées à la Maternité Centrale et il n’y avait pas de place. C’est ainsi qu’un hangar a été dressé au niveau de l’hôpital National, financé par l’UNICEF. En 1998, nous avons créé l’ONG Dimol. Au démarrage, on n’avait pas beaucoup de cas déclarés, qui venaient nous voir, puisqu’il y avait l’hôpital National. On avait en moyenne vingt (20) à trente (30) femmes. Toutes ces femmes ont été accueillies au niveau du centre, qui a été construit et inauguré en 2004. Les femmes étaient en moyenne une trentaine par trimestre. Il y a eu après la création des centres mère et enfant où désormais toutes les régions prennent en charge, les cas de fistule. Néanmoins nous, nous nous occupons de la réintégration. Pour les cas à réintégrer. Nous avons une moyenne de vingt (20) à trente (30) femmes, tous les trois (3) ou (4) quatre mois selon les financements, que nous possédons, puisqu’elles savent, que c’est le seul endroit, où elles peuvent avoir la prise en charge gratuite. Aussi bien pour l’opération chirurgicale, puisque nous les référons au centre de référence, mais aussi pour leur alimentation, leur formation, ainsi que pour leur hébergement.
L’ampleur, par rapport à la situation actuelle, on a une tendance à la baisse. Celles que nous avons viennent de Tillabéry et de Niamey. On est un peu en deçà de trente (30) à vingt (20) et selon les saisons.
BH : Quelles sont les régions les plus touchées au Niger par la fistule obstétricale ?
Mme Traoré : Toutes les régions sont concernées. Elles touchent surtout, les femmes, qui sont loin de formations sanitaires. Ce n’est pas une question de région, mais plutôt d’éloignement de formation sanitaire. Elles n’ont pas accès aux services de santé de proximité. Elles concernent souvent les femmes qui, ne peuvent pas suivre les consultations prénatales et l’accouchement se fait à domicile. Elles risquent d’avoir ainsi la fistule.
BH : Avant les femmes étaient réticentes, elles ne fréquentent pas les centres de santé, pour se faire prendre en charge. Comment vous avez pu les convaincre à fréquenter votre centre ?
Elles n’étaient pas réticentes, mais plutôt elles n’avaient pas les moyens d’accéder aux services de santé, parce qu’elles sont « humides ». Les pagnes sont humides. Elles ne peuvent pas voyager et les véhicules de transport ne les prennent pas, c’était un obstacle. Deuxième aspect, c’est la gratuité. Vous ne pouvez pas venir dans un centre de santé, étant pauvre. Comment peuvent-elles subvenir à leurs besoins quotidiens surtout d’hygiène ? Elles ne peuvent pas payer le lit, le savon donc la réticence était liée à leurs conditions de vie, de déplacement et aussi à leur prise en charge. Nous sillonnons les villages pour détecter des cas. Nous œuvrons pour leur accès à DIMOL. Il y a la gratuité pour la prise en charge. il y a la gratuité pour leur retour dans leur communauté. C’est-à-dire la réintégration sociale et l’accompagnement, tout ça est aussi suivie de sensibilisation au niveau communautaire, pour leur permettre de partager, ce qu’elles ont appris au niveau du centre et également de pouvoir faire une restitution des acquis, d’activités génératrices de revenus (AGR), pour qu’elles puissent aider leurs communautés, à sortir de cette situation. Aussi, pendant leur séjour au centre, elles font des activités génératrices de revenus, pour qu’elles soient autonomes. Elles sont formées sur le leadership.
BH : Est-ce que vous disposez de véhicules pour transporter ces femmes victimes de la fistule ?
Avant oui, on avait deux véhicules. Avec la situation actuelle, les deux véhicules ne sont plus fonctionnels. On est en train de chercher de nouveaux véhicules.
BH : Est-ce qu’on peut guérir de la fistule ?
Oui ! Il y a beaucoup de femmes, qui arrivent à être récupérées sur le plan sanitaire, psychologique et gynécologique. Elles ont même des enfants. Mais elles ne peuvent plus accoucher d’elles mêmes, à chaque grossesse, elles doivent suivre le processus d’une bonne consultation et l’accouchement doit se faire dans un centre de santé de référence. On a plusieurs cas où, elles ont pu récupérer totalement. On peut citer le cas d’une fistuleuse qui a eu quatre accouchements par césarienne. C’était un cas difficile, mais avec l’accompagnement, tout était rentré dans l’ordre.
BH : Comment se fait la réinsertion sociale, vue la stigmatisation et les discriminations dont elles sont victimes ?
Mme Traoré : La réinsertion sociale se prépare au niveau du centre, pendant la durée d’attente de la patiente. Ce sont des formations, des séances de sensibilisation. Nous faisons beaucoup attention aux conditions d’hygiène dans le centre, elles se gèrent et gèrent le bâtiment. Il n’y a pas un personnel pour l’hygiène, elles le font, elles-mêmes. Généralement, elles ne savent même pas cuisiner et c’est une occasion, pour elles, d’apprendre avec les ainées. Elles font également des activités génératrices de revenus (AGR). Elles apprennent à faire la couture, la broderie, les perles, les tresses… selon leur choix. Une fois guéries, il y a des formations appropriées au besoin de la personne, pour devenir leaders dans leur communauté et on renforce leur capacité. Et les formations portent sur l’économie, sur comment on doit se comporter dans sa communauté et aussi sur le leadership féminin. Comment elles doivent transmettre les formations reçues ? Comment faire en sorte qu’elles puissent être élues localement ? C’est-à-dire faire de la politique. Nous nous sommes dit, qu’il faut aller au-delà. Il y a des femmes qui sont devenues des auxiliaires de santé, des relais communautaires. Ce sont des femmes, qui deviennent des modèles pour les autres, à l’image de ce qu’elles ont vécue. Elles sont très pointues sur les risques, que les autres peuvent avoir, donc elles sont mieux indiquées, pour donner des conseils, pour les appuyer, pour les accompagner et pour détecter des cas de fistule. En ce qui concerne l’intégration, c’est au niveau du village où nous faisons beaucoup de sensibilisation, au niveau des leaders religieux et coutumiers en compagnie de l’agent de santé, le plus proche de la localité. Nous tenons à ce qu’il y ait un changement de comportement.
BH : Comment se fait la sensibilisation ?
Mme Traoré : La sensibilisation se fait à différents niveaux notamment dans les villages, les centres urbains, dans les services de santé ou dans les quartiers.
BH : Est-ce qu’il y a une prise en charge psychologique ?
Mme Traoré : Nous assurons une formation. Cette formation, n’est pas seulement à nos relais du centre, nous avons aussi des projets à Dosso et à Tahoua où les relais communautaires sont formés sur la prise en charge psycho sociale. Il est important que ces agents de santé comprennent le mécanisme de changement des comportements et qu’ils puissent identifier aussi les problèmes en fonction des besoins des populations.
BH : Est-ce que les sensibilisations portent leurs fruits ?
Bien sûr, j’ai l’habitude de donner l’exemple d’un village qui est non loin de Méhana, dans la région de Tillabéry où une ambassadrice est arrivée à mobiliser seize (13) femmes victimes de fistule. Elle est arrivée aussi à impliquer son mari, dans la sensibilisation des hommes. C’est impressionnant ! Elle a pu changer le comportement de beaucoup de gens dans ce village.
BH : Est-ce que les ambassadrices sont récompensées ?
Oui ! Par exemple on a eu à faire à une femme leader une donation de meubles et nous l’avons aidée, à constituer son trousseau de mariage.


