Entretien avec Hamidou Nabara, Président de l’ONG Jeunesse-Enfance-Migration-Développement (JIMED-Niger), sur la migration des femmes du département de Kantché (région de Zinder) vers l’Algérie
Balkissa Hamidou : Depuis quelques années, la migration des femmes de la région de Zinder, particulièrement celles du département de Kantché, vers l’Algérie est devenue un phénomène préoccupant au Niger. Pouvez-vous nous brosser l’historique de cette migration ?
Hamidou Nabara : Effectivement, depuis quelques années, la migration des femmes du département de Kantché, en particulier vers l’Algérie, est devenue un phénomène préoccupant pour les autorités nigériennes. Cela s’explique par l’ampleur inquiétante qu’il prend, mais aussi par les drames qui l’ont marqué. On se souvient encore qu’en octobre 2013, 92 femmes et enfants — en majorité originaires de Kantché — sont décédés dans le désert nigérien, morts de faim et de soif.
Lors de nos missions dans cette localité, nous avons constaté que ces femmes avaient initialement l’habitude de se rendre à Arlit (région d’Agadez) pour exercer des travaux domestiques chez les fonctionnaires des sociétés minières. C’est à partir d’Arlit qu’elles ont découvert Tamanrasset, puis d’autres zones au-delà. Ce sont les biens rapportés par les premières migrantes depuis l’Algérie qui ont créé un effet de contagion. D’autres femmes, voyant ces réussites apparentes, ont voulu partir à leur tour. Cette migration a donc pris racine, avec des conséquences parfois positives, notamment les investissements réalisés par les migrantes à leur retour. Voilà, en résumé, l’historique de cette migration féminine vers l’Algérie.
Balkissa Hamidou : Quelles sont les raisons qui poussent ces femmes à migrer vers l’Algérie ?
Hamidou Nabara : Les raisons sont multiples. D’abord économiques : Kantché est une zone à forte pression démographique où les ressources disponibles ne suffisent pas à satisfaire les besoins. Les hommes avaient pour habitude de migrer vers le Nigéria, mais avec les crises sécuritaire et économique, cette voie est devenue difficile. Ainsi, la migration féminine vers l’Algérie s’est imposée comme une alternative.
Il y a aussi des facteurs culturels et sociaux : les premières migrantes ayant réussi à ramener des biens ont créé un effet d’imitation. S’ajoutent la recherche de gains faciles, la préparation du trousseau de mariage des filles, et même la mendicité dans les pays d’accueil. Ce sont l’ensemble de ces facteurs qui motivent ces départs.
Balkissa Hamidou : Comment cette migration est-elle organisée ?
Hamidou Nabara : Elle est organisée de manière clandestine. Des réseaux de transporteurs et de femmes expérimentées recrutent des candidates à la migration, puis organisent leur transport en lien avec des chauffeurs. Depuis la loi 2015-36 contre le trafic illicite de migrants (récemment abrogée), cette migration est devenue encore plus clandestine.
Avant cette loi, les départs étaient visibles. Après son adoption, la migration s’est faite dans la discrétion la plus totale, via des réseaux organisés. Bien que le coût du transport soit élevé, les femmes acceptent de payer car elles espèrent gagner davantage une fois en Algérie.
Balkissa Hamidou : Pourquoi ces femmes sont-elles souvent accompagnées de petits enfants ?
Hamidou Nabara : Les femmes migrantes emmènent souvent des enfants — garçons et filles — pour des raisons stratégiques : elles pratiquent la mendicité et utilisent la présence des enfants pour susciter la compassion. En Algérie, elles estiment que les dons sont plus généreux lorsqu’on est accompagné d’enfants. Cela constitue une forme d’exploitation assimilée à de la traite des personnes, car ces enfants sont instrumentalisés à des fins économiques. D’ailleurs, le Niger a créé une Agence nationale de lutte contre la traite des personnes (ANLTP) pour faire face à ce phénomène.
Balkissa Hamidou : Quels profits ces femmes tirent-elles de la migration vers l’Algérie ?
Hamidou Nabara : Elles en tirent principalement des profits financiers et matériels. Beaucoup reviennent avec de l’argent, des biens tels que des matelas, des vivres, etc. Comme évoqué plus tôt, cette migration est devenue une pratique socialement ancrée. C’est un moyen pour elles de constituer un trousseau de mariage conséquent pour leurs filles, ce qui a une forte valeur symbolique.
Balkissa Hamidou : À quelles fins les revenus issus de cette migration sont-ils utilisés ?
Hamidou Nabara : Les revenus servent en priorité à préparer les trousseaux de mariage. Mais beaucoup de femmes investissent aussi dans la construction. À Kantché, on dit souvent : « Si vous voyez une maison avec un toit en tôle, c’est que la femme est allée en Algérie ». Ces revenus servent aussi à acheter des vivres, des parcelles, ou encore des motos pour leurs maris, souvent utilisés pour faire du taxi moto.
Balkissa Hamidou : Quelles sont les difficultés rencontrées par ces femmes pendant leur migration et sur leur lieu d’accueil ?
Hamidou Nabara : Les migrantes affrontent de nombreuses difficultés. Certaines subissent des violences de la part des passeurs. Une fois en Algérie, elles sont souvent arrêtées et expulsées par les forces de l’ordre. Certaines perdent ainsi toutes leurs économies. Elles sont aussi stigmatisées, accusées à tort ou à raison de se livrer à la prostitution. Pourtant, la majorité d’entre elles pratiquent surtout la mendicité.
Balkissa Hamidou : La loi 2015-36 a-t-elle permis de réduire considérablement les flux migratoires vers l’Algérie ?
Hamidou Nabara : Cette loi a effectivement contribué à une baisse des flux, mais elle a aussi accentué la clandestinité de cette migration. Les migrants cherchent à échapper aux contrôles, rendant les trajets encore plus dangereux. Avec son abrogation récente par le régime militaire en place, un certain soulagement est palpable à Agadez, notamment chez les jeunes transporteurs. On s’attend donc à une possible reprise des flux migratoires vers le nord.
Balkissa Hamidou : On constate aujourd’hui une présence croissante de femmes nigériennes dans des pays comme le Bénin, le Togo, le Ghana et le Sénégal. Pourquoi ce changement de destination ?
Hamidou Nabara : Avec les restrictions imposées par la loi 2015-36, migrer vers le nord est devenu difficile. De nombreuses femmes ont donc cherché d’autres destinations, notamment en Afrique de l’Ouest. C’est pourquoi on observe désormais une migration féminine vers des pays comme le Ghana ou le Togo. Il faut aussi rappeler que certaines de ces femmes ont été refoulées ou rapatriées par les autorités de ces pays, à la demande du Niger.
Balkissa Hamidou : Quelles sont les actions menées par JIMED-Niger pour lutter contre cette migration ?
Hamidou Nabara : JIMED-Niger a été l’une des premières ONG à s’intéresser à ce phénomène à Kantché. Nous avons d’abord mené des enquêtes pour comprendre ses origines, ses causes profondes, ses bénéfices, et ses conséquences. Ensuite, nous avons lancé des campagnes de sensibilisation à l’intention des femmes et de l’ensemble de la population, pour déconstruire les stigmatisations.
Nous avons aussi mené des actions de plaidoyer auprès de nos partenaires pour obtenir un appui en faveur du département de Kantché, confronté à de nombreux défis : économiques, démographiques et climatiques. Le chômage des jeunes et des femmes diminue leur résilience et les pousse à adopter la migration comme solution, quels qu’en soient les risques.





Félicitation à vous !! Un entretien intéressant, sur un phénomène préoccupant au Niger . Perso, c’est suite à votre entretien ,que j’ai su et comprendre l’histoire particulière de Kantché, sur le flux migratoire ,ainsi les actions menées par l’ONG JMED dans ce cadre.