Dans le cadre de sa série d’interviews consacrées au rôle et à la place des femmes dans les chefferies traditionnelles du Niger, le magazine électronique de la femme nigérienne Kassey-Sy reçoit comme invitée l’Honorable Tambara Aïssata K. Boundy, Maïrama (Princesse) du Sultanat du Damagaram, dans la région de Zinder.
Originaire du Mali et issue de deux grandes lignées, Mabella et Nanaguéla à Kita, l’Honorable Tambara Aïssata K. Boundy est présidente de plusieurs organisations associatives, notamment Ensemble pour une Vie Meilleure au Mali (EPUViMAM), Organisation Sahel Sans Frontières (OSF) et Actions pour l’Afrique (APA). Elle est domiciliée à Paris, en France.
Son parcours constitue notamment un exemple d’intégration et de rapprochement entre les peuples de l’espace de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Avec elle, il est question de « Tambara », un titre honorifique accordé aux femmes qui se sont distinguées par leur courage, leur détermination ou les services rendus à la chefferie.
Balkissa Hamidou :
En zone sahélienne, particulièrement dans les milieux touareg et haoussa, on entend souvent parler de femmes nommées « Tambara » par les chefs traditionnels. Que signifie ce concept ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Ina kwana, Balkissa. Nous vous remercions chaleureusement pour l’intérêt porté à notre mémoire commune. Que le Tout-Puissant bénisse vos pas et couronne de succès votre noble travail d’information. Amen !
Avant de continuer, permettez-moi, en ma qualité de Maïrama et de Tambara du Sultanat du Damagaram, d’adresser mes devoirs les plus respectueux, mes hommages déférents ainsi que l’expression de ma loyauté inébranlable à mon illustre père, Sa Majesté El Hadj Aboubacar Sanda Oumarou, 22ᵉ Sultan du tricentenaire Sultanat du Damagaram, ainsi qu’aux notables de la cour royale.
En effet, le Sahel regorge d’un patrimoine historique, culturel et traditionnel d’une richesse inestimable. Depuis sa fondation en 1731, le Sultanat du Damagaram a inscrit son empreinte indélébile dans l’histoire du Niger, du Sahel et de l’Afrique tout entière.
Pour revenir à votre question, qui est de savoir ce que signifie la fonction de « Tambara », je dirais qu’il s’agit d’une figure d’autorité et de la reine des femmes au sein de notre Sultanat. Elle représente une noble distinction décernée aux femmes d’exception du Sahel.
Ce titre symbolise la puissance protectrice des femmes, la médiation sociale ainsi que la proximité sacrée avec la souveraineté coutumière.
Balkissa Hamidou :
Quel rôle joue la « Tambara » dans la représentation protocolaire ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Sur le plan protocolaire, la « Tambara » incarne la puissance, la grâce et la souveraineté au féminin au sein de la cour royale. Elle occupe une place de premier rang lors des grandes cérémonies officielles, des audiences solennelles et des rituels coutumiers, siégeant aux côtés de la haute noblesse du Sultanat.
Mais au-delà des honneurs, la « Tambara » est avant tout la gardienne sacrée des traditions, chargée de préserver, de faire vivre et de transmettre aux générations futures le patrimoine immatériel et les valeurs séculaires de notre peuple.
En tant que Tambara Aïssata K. Boundy, cette mission protocolaire s’accompagne d’une responsabilité vivante et engagée. Au sein de la cour et dans la ville historique de Zinder, comme à travers l’ensemble du Niger, la « Tambara » agit comme une ambassadrice de la mémoire, de la paix et de la cohésion sociale.
Aujourd’hui plus que jamais, face aux mutations du monde, ce rôle de porteuse de tradition et de rassembleuse s’étend bien au-delà de nos frontières. Du Mali au Burkina Faso, en passant par le Niger, la « Tambara » porte la voix de l’unité, de la dignité et du rapprochement des peuples, faisant du prestige tricentenaire du Sultanat du Damagaram un pont de fraternité et de stabilité pour l’ensemble du Sahel.
Balkissa Hamidou :
Comment « la Tambara » arrive-t-elle à se faire une place dans un cercle de pouvoir essentiellement masculin ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Il est vrai, Balkissa, que le cercle du pouvoir coutumier demeure majoritairement masculin. C’est un monde d’hommes, et s’y faire une place constitue un défi de chaque instant.
Mais en agissant avec tact, sagesse et esprit d’harmonie, nous démontrons l’impact décisif de l’engagement féminin. En tant que dignitaires, notre mission est d’impulser cette synergie nécessaire : fédérer les énergies pour que chacun, hommes et femmes, réagisse et s’investisse pleinement dans son domaine, pour le bien-être collectif.
Balkissa Hamidou :
Vous avez été intronisée « Tambara » par le Sultan de Zinder le 14 décembre 2025. Qu’est-ce qui vous a valu ce titre honorifique ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Tout est entre les mains d’Allah, qui guide chacun de nos pas. Alhamdoulillah.
Tout est parti d’une idée que j’ai traduite en actes à travers un projet : « Le Cercle du Thé Sahélien ». De la réflexion à l’action, ce projet m’a transportée de Paris à Bamako, puis à Niamey et à Zinder, traçant ainsi la voie vers cette prestigieuse intronisation.
Conçu au cœur de l’espace de l’Alliance des États du Sahel (AES), « Le Cercle du Thé Sahélien » a dédié son acte fondateur à la thématique de l’AES, ouvrant la voie à de nouveaux axes de réflexion pour les étapes à venir.
L’organisation de cette première étape au Niger m’a permis de découvrir la majestueuse et fascinante histoire du Sultanat du Damagaram. À travers nos structures associatives, notamment l’Organisation Sahel Sans Frontières (OSF), nous avons immédiatement œuvré à valoriser ce patrimoine.
Nous avons organisé « la Coupe de la Flamme du Damagaram », afin de promouvoir la jeunesse, le sport et la cohésion sociale. Puis, nous avons concrétisé cet engagement par une grande journée d’action sanitaire consacrée au dépistage et à la sensibilisation contre le diabète et l’hypertension artérielle, marquée notamment par la prise en charge médicale urgente d’un patient en situation critique.
Ce fut une journée d’une immense chaleur humaine et d’une grande convivialité, tenue au cœur même du Sultanat. Accompagnée par les membres dévoués de l’Organisation Sahel Sans Frontières (OSF), nous avons eu l’honneur d’accueillir et d’entourer les populations dans un esprit de fraternité, de partage et de bienveillance, scellant un peu plus le lien précieux qui unit notre structure à la cour et aux habitants de Zinder.
C’est au fil de cette trajectoire menée de Paris à Bamako, puis de Niamey à Zinder, que Sa Majesté a bien voulu me faire l’immense honneur de m’élever d’abord au rang prestigieux de « Maïrama » du Sultanat du Damagaram, le 6 décembre 2025, puis de m’introniser « Tambara » du Sultanat du Damagaram, le 14 décembre 2025.
C’est avec une profonde humilité et une infinie gratitude que je reçois ces hautes distinctions honorifiques. Louange à Allah pour Ses bienfaits. Puisse le Tout-Puissant me donner la force, la sagesse et les moyens d’être à la hauteur de ces lourdes responsabilités, d’honorer ces titres et d’apporter ma pierre à cet édifice séculaire.
Balkissa Hamidou :
Comment arrivez-vous à jouer votre rôle de « Tambara » en étant à l’extérieur ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Ah, Balkissa… Être « Tambara », c’est avant tout une affaire de cœur et d’âme.
Plus qu’une distinction honorifique, ce titre scelle un lien indéfectible. Le Niger n’est plus seulement une étape de mon parcours : il est devenu ma terre d’adoption, mon ancrage spirituel et ma seconde patrie.
Le Sultanat vit en moi où que je sois. De Paris ou de Bamako, la distance s’efface devant le devoir et la passion, et les plus de 900 kilomètres qui séparent Niamey de Zinder ne sont qu’une traversée joyeuse pour regagner le berceau de notre royaume.
Appartenir à la cour du Sultanat ne saurait se résumer au port d’une haute distinction vécue de loin. Pour moi, le rôle de « Tambara » exige une présence vibrante au quotidien, un ancrage réel au milieu des populations et un engagement sans faille pour le devenir des femmes du Damagaram.
C’est une mission vivante d’amour, de transmission et de service envers nos communautés.
Balkissa Hamidou :
Comment se traduit cet engagement ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Cet engagement s’articule autour de combats concrets qui me tiennent particulièrement à cœur, dont je m’en vais citer ceux qui sont en lien avec les femmes :
• Honorer nos aînées et transmettre la mémoire : la « Tambara » a le devoir d’aller vers nos matriarches, ces femmes d’expérience et de sagesse telles qu’Adja Magaram ou Adja Konblo, mais aussi vers toutes nos sœurs aînées, piliers invisibles de nos foyers.
Ayant grandi entourée de tantes et de grand-mères aimantes, je mets un point d’honneur à choyer nos aînées. Apprendre à leurs côtés est une bénédiction, et je prie le Tout-Puissant de leur accorder longue vie et santé.
• Tendre la main aux femmes vulnérables qui ont besoin de soutien et guider les plus jeunes qui cherchent leur voie.
Car une femme reste une femme : sa valeur ne dépend ni de sa condition ni de son rang, et son rôle est immense dans la société. Que ce soit à Zinder, à travers tout le Niger, au Mali, au Burkina Faso, dans tout le Sahel et sur l’ensemble du continent africain, la femme est la pierre angulaire de nos communautés.
Elle est à la fois gardienne des traditions, pilier du foyer, éducatrice des générations et moteur indispensable de la paix, du développement et du vivre-ensemble.
• Rapprocher et unir les femmes du Damagaram : nous préparons actuellement une grande journée de rencontre et d’échanges entièrement dédiée aux femmes du Damagaram, « Ranar Taron Matan Damagaram », en langue haoussa. Ce sera un grand moment de communion et de solidarité.
Pour « la Tambara » que je suis, l’histoire de Zinder et du Damagaram n’est pas un simple récit du passé : c’est une épopée vivante, pétrie de bravoure, de savoirs et de spiritualité.
C’est un devoir sacré qui m’incombe de porter cette richesse, de la magnifier et de la faire rayonner aussi bien au sein de notre communauté qu’aux quatre coins du globe.
C’est ce message de résilience, de foi et de fraternité que nous avons la responsabilité d’offrir en partage au monde entier.
Alors, chère Balkissa, l’amour du Sultanat brûlait déjà en moi avant même mon investiture. Aujourd’hui, investie de cette haute charge sous le sceau de l’Épée et du Coran, ceux qui me connaissent savent ma détermination : je ne renoncerai à aucun de ces combats.
Que Dieu m’accorde la force, la santé et la persévérance pour mener à bien cette noble mission au service de notre communauté.
Balkissa Hamidou :
Ces titres honorifiques de « Maïrama » et de « Tambara » du Sultanat du Damagaram, quel lien ont-ils avec la nouvelle dynamique des trois États de l’AES ?
Honorable Tambara Aïssata K. Boundy :
Ah, quelle question essentielle, Balkissa !
Sans la naissance de l’Alliance des États du Sahel (AES), je ne serais sans doute pas au Niger aujourd’hui, je ne serais pas à Zinder et je ne porterais pas avec cette fierté les titres de Maïrama et de Tambara.
L’Histoire s’est accélérée lorsque notre Mali est devenu le dépositaire de la Charte du Liptako-Gourma, sous le leadership du Général d’Armée Assimi Goïta, Président de la Confédération des États du Sahel.
En tant qu’actrice de la société civile et présidente de nos organisations associatives, Ensemble pour une Vie Meilleure au Mali (EPUViMAM), Organisation Sahel Sans Frontières (OSF) et Actions pour l’Afrique (APA), j’ai immédiatement compris qu’il nous appartenait, à nous aussi, d’apporter notre pierre à l’édifice pour bâtir une vie meilleure au profit des peuples de l’AES.
C’est ainsi qu’est né notre projet phare : « Le Cercle du Thé Sahélien ». Il est né de cette volonté d’aller à la rencontre des citoyens du Niger, de vivre à leurs côtés et d’apprendre d’eux, afin de tisser ce même lien de proximité à travers les trois pays de notre espace communautaire.
Le Niger a été notre première terre d’accueil ! C’est à Niamey, le 19 avril 2025, sous la haute bénédiction du tricentenaire Sultanat du Damagaram, que nous avons lancé la première étape du « Cercle du Thé Sahélien ».
Ce fut un moment d’une rare convivialité autour du thé, ce rituel sahélien par excellence qui symbolise l’hospitalité, le partage et l’unité de nos peuples.
Dans la foulée, nous avons réuni les femmes de la région à Niamey, le 25 avril 2025, pour fonder la Plateforme Horizon Femmes AES.
Pour nous, femmes du Sahel, la véritable réussite ne se fera qu’ensemble, dans le respect mutuel, la concertation et une parfaite coordination. L’essor de l’AES repose sur la contribution de tous : c’est en additionnant nos richesses et nos savoir-faire au sein de nos trois États que nous bâtirons un avenir commun.
Notre périple s’est ensuite poursuivi par un voyage de découverte à Zinder, à la rencontre de la cour royale, du Palais et de cette cité historique au glorieux passé.
Nous y avons également rencontré la jeunesse, notamment à travers AES Horizon Jeunesse, au Gouvernorat de Zinder, ainsi que les étudiants de l’Université André Salifou, dans le cadre de l’Agora AES, pour échanger sur les défis majeurs auxquels elle fait face et partager des perspectives d’espoir avec la jeunesse de l’espace AES.
Je n’ai passé que quatre jours lors de cette première visite à Zinder, mais comment exprimer l’inexprimable ? Cette ville séculaire a quelque chose de sacré.
Je suis investie de deux hautes dignités au sein de ce même Sultanat. Déjà issue de deux grandes lignées au Mali, Mabella et Nanaguéla à Kita, ces distinctions honorifiques au Niger scellent un destin que seul le Tout-Puissant pouvait tracer.
Qu’Il continue d’éclairer mes pas afin que je puisse accomplir tout ce que mon cœur ambitionne pour nos peuples.
Mots de la fin
Merci infiniment, Balkissa, pour ce beau moment de partage. Que la tradition séculaire du Damagaram continue d’éclairer notre chemin vers une intégration harmonieuse et pacifique de nos nations du Sahel. Que Dieu nous prête longue vie, santé et sérénité. Amen !











